Quelle hydroélectricité réellement écologique pour demain ?
La position du Chant des Rivières sur les barrages et microcentrales.

L’hydroélectricité, qui joue un rôle très important dans le « mix énergétique » de notre pays [1], a longtemps été perçue comme « écologique » simplement du fait qu’elle était renouvelable. Certes, cette forme de production recourt à l’énergie de l’eau, inépuisable et renouvelable. Pour alimenter en énergie finale usines, appareils ménagers, ordinateurs transports, elle n’a pas recours au charbon, au pétrole, au gaz ou au nucléaire. Elle contribue donc moins à la dégradation du climat, avec l’émission dans l’atmosphère de milliards de tonnes de gaz carbonique liés à la combustion des énergies fossiles. Elle ne génère pas des déchets nucléaires hautement toxiques, à la durée de vie qui se compte en centaines de milliers d’années et qu’on ne sait pas stocker. Cependant, du fait de cette faible émission de gaz carbonique ou d’absence de déchets nucléaires, l’hydroélectricité est-elle pour autant écologique, sans impact sur la nature et les milieux aquatiques ?

Clairement non. Ni sur la Planète, ni en Europe, ni en France.

[1] Elle fournit environ 13 % de l’électricité totale produite en France.

Un impact négatif important sur les milieux aquatiques d’eau courante.

L’hydroélectricité, mais, par delà, les barrages, (qu’ils servent au stockage de l’eau pour l’agriculture, l’alimentation en eau potable, la navigation, le contrôle aléatoire du risque naturel d’inondations) porte atteinte au bon fonctionnement des milieux aquatiques d’eau courante. Les ouvrages fragmentent les hydrosystèmes. Ils transforment des milieux d’eau courante en une suite de retenues d’eau stagnante. Ils modifient le régime des rivières, noient des habitats rares, voire des vallées fertiles entières. Ils bloquent le transfert des sédiments vers l’aval, générant l’enfoncement des fleuves, l’érosion du littoral. Ils forment des barrières le plus souvent infranchissables pour les poissons migrateurs; dégradent la qualité de l’eau, qui ne s’auto-épure dans les courants riches en oxygène. Enfin, beaucoup de barrages émettent des gaz à effet de serre, en particulier le méthane, liés à la fermentation des végétaux / matières organiques en décomposition.

Les barrages portent donc une atteinte, plus ou moins grande selon leur situation, leur taille, leur conception, leur fonctionnement à la biodiversité des milieux d’eau courante. Ils ne sont pas complètement neutres pour le climat.

Grands barrages et microcentrales, des différences ?

Il y a environ 285 grands barrages hydroélectriques (surtout EDF et Engie) dans notre pays, produisant 60 TWh[1] par an. Ils causent les dégâts plus importants que les microcentrales, dont la puissance installée n’excède pas 12 MW. Il y en a environ 2000 sur toutes les rivières de France, pour 7 TWh de production annuelle ((France Hydroélectricité, EAF [2] principalement). Les petits ouvrages posent à priori moins de problèmes. Mais ils peuvent aussi occasionner des dégâts importants, s’ils ont été mal conçus, placés, n’ont pas dispositifs de franchissements ou que ces derniers ne sont pas entretenus. Leur accumulation dans des « chaines d’ouvrages » (avec sur certains cours d’eau, comme la Mayenne, un barrage tous les 2 km) transforment un milieu d’eau courante en une suite de retenues d’eau stagnantes.

Un des indices de l’impact des barrages, de toute nature, sur les cours d’eau, est la disparition des poissons migrateurs (saumons, anguilles, aloses, lamproies, truites de mer, esturgeons) de notre pays. Leurs populations n’arrivent à accomplir leurs migrations dans les rivières, ni à trouver des habitats pour assurer leur reproduction, du fait de la présence de trop nombreux obstacles.

[2] Notre pays produit approximativement, avec des variations annuelles, 500 TWh annuels,  à 75 % d’origine nucléaire.

[3] Electricité autonome de France, pour des ouvrages de quelques kilowatts.

Quelles propositions du Chant des Rivières pour une hydroélectricité réellement écologique ?

Notre pays, comme les autres pays d’Europe, entre dans l’ère de la transition énergétique, avec la Loi de Transition Energétique, votée par le Parlement le 15 août 2015. Elle pousse à économiser et décarboner l’énergie et augmenter la part des renouvelables, dont l’hydroélectricité. Mais son développement doit être exemplaire, (avoir, en point de mire, la création d’un label d’hydroélectricité écologique) et se faire en cohérence avec la protection des espèces et des habitats, inscrite dans la loi biodiversité votée le 8 août 2016.

Pour garantir cette cohérence, Le Chant des Rivières propose de :

  1. Renforcer les actions de sobriété et d’efficacité énergétique.

S’il convient d’augmenter les capacités globales de production des EnR, il faut d’abord, comme le propose le scénario Negawatts, renforcer la sobriété et l’efficacité énergétiques. Le gisement d’économie d’électricité et d’énergie est considérable [4].

 

  1. Améliorer le parc existant, équiper des seuils, ouvrages divers.

Ensuite, nous devons améliorer les installations existantes. La modernisation des turbines, parties électromécaniques permet des gains de production important, jusqu’à 30 %. Il faut aussi privilégier l’équiper des seuils, écluses, moulins existants, comme cela a par exemple été fait sur le barrage de navigation de Roanne, qu’il fallait conserver. Un exemple de réaménagement complet est donné par le Nouveau Poutès, sur le Haut Allier. EDF va complètement transformer l’ancien barrage, qui sera abaissé de 14 mètres, afin de le rendre compatible avec le saumon. L’ouvrage conservera 80 % de sa production.

 

  1. Construire de nouvelles centrales, hors des sites à enjeux ?

Notre pays est largement équipé. Le potentiel résiduel est estimé à quelques centaines de MW, tout au plus. Les nouvelles unités doivent être construites que sur des rivières à moindre intérêt écologique, (Liste 2 de la Loi sur l’Eau et les Milieux Aquatiques). Il n’est pas question par exemple de construire des microcentrales sur des cours d’eau situés dans les Parcs Nationaux ou labellisés « Site Rivière Sauvage », un label qu’a créé ERN, avec l’appui du WWF-France.

 

  1. Effacer des ouvrages inutiles.

Quand il y a de meilleures options, (éolien, solaire, biomasse), il ne faut pas hésiter à effacer les barrages obsolètes, comme par exemples les ouvrages de Vezins et La Roche qui Boit sur la Sélune, dans la Manche. Les Etats-Unis ont donné l’exemple avec l’effacement de deux grands barrages sur l’Elwha, dans l’Etat de Washington.

[4] Voire le Manifeste Negawatts. Réussir la transition énergétique. Domaine du Possible Actes sud 2012