Gérer le risque naturel d’inondations sur le Gier et la Loire amont…

Par 15 juillet 2009 actualités

L’agglomération stéphanoise va t-elle se réveiller ?

Le 2 novembre 2008, des crues impressionnantes sur la Loire et le bassin du Gier en particulier ont montré l’extrême vulnérabilité des territoires concernés face au risque naturel d’inondations. Là où les cours d’eau ont débordé, reprenant, le temps d’évènements normaux et indispensables pour la vie des cours d’eau, leur espace de liberté, les dégâts ont été impressionnants : maisons, entreprises, bâtiments et installations diverses inondées, voiries, voitures emportées. Par miracle, mais par miracle seulement, il n’y a pas eu de morts, en particulier à Rive de Gier, où une vague très violente, générée par une conjugaison de facteurs : la quantité d’eau tombée, le rétrécissement et la couverture du lit dans la ville, le défaut d’entretien régulier, l’absence de culture du risque collective, a envahi la ville en pleine nuit.  Le bilan est encore à faire, mais il va se chiffrer en dizaines de millions d’euros et nous sommes passés si près d’une catastrophe majeure que Nathalie Kociusko Morizet, alors secrétaire d’Etat au développement durable, est venue constater les dégâts et invoquer l’indispensable solidarité nationale. Qui va payer la facture? Les assureurs, pour une partie, les particuliers, les entreprises pour une autre partie, l’Etat, les contribuables, vous, moi, pour le reste. Qui va réparer ? L’Etat et ses services, les collectivités, les particuliers. Et comment ? Il est à craindre, vu la quasi inertie qui prévaut depuis des dizaines d’années, que les réparations soient de l’ordre de la « cosmétique », mais surtout qu’elles ne soient pas à la hauteur de enjeux. Pour réparer, restaurer l’espace naturel d’inondations, pour « corriger » les erreurs du passé qu’il ne s’agit pas de condamner, mais d’assumer, comme héritage d’un mode de développement non durable, il va falloir construire un plan particulier ambitieux de réduction de la vulnérabilité, qui ne doit écarter aucune option, aucune participation. Il va falloir le porter, avoir la volonté politique de le faire, c’est à dire un engagement fort et de l’Etat, et des élus. Si rien de tel n’est entrepris, il faudra s’attendre à une nouvelle facture, encore plus lourde, au prochain épisode de pluie violente. Enfin, qui va prévenir, qui va construire, enfin, la culture du risque naturel d’inondations dont cette partie du territoire a immensément besoin ?

Un territoire à l’écart des évolutions nationales en cours.

En 1994, suite à 8 années de mobilisation de Loire Vivante, le réseau d’associations soutenu par FNE et la WWF, contre l’artificialisation du « dernier fleuve sauvage d’Europe », le gouvernement lançait le Plan Loire Grandeur Nature, un plan pilote de gestion durable d’un fleuve, centré sur la mise en œuvre d’une politique innovante de gestion du risque naturel d’inondations. Les divers projets de barrages prévus sur le fleuve, dont l’emblématique Serre de la Fare, en amont de ville du Puy en Velay ont été alors abandonnés et remplacés par des mesures alternatives permettant de concilier protection des populations, des activités économiques et d’un trésor naturel. Sur la Loire amont, à Brives-Charensac, trois usines, construites dans le lit de la Loire et des maisons ont été déplacées. Des voiries ont été reprofilées, le lit du fleuve creusé par endroits pour redonner de l’espace à la Loire en crue. Un réseau d’alerte et d’annonce performant a été mis sur pied. Les élus, les services de l’Etat, les entreprises, les ONG, la population, tout le monde s’est mobilisé pour construire un dispositif de gestion du risque performant, solide sur le plan économique, puisqu’il mettait à l’abri les usines les plus exposées, et adapté aux contraintes écologiques d’aujourd’hui, qui obligent à protéger et restaurer les fleuves, à retrouver un « bon état écologique » des milieux aquatiques. A Brives-Charenscac, la crue du 2 novembre est bien passée. Elle a fait des dégâts limités, elle n’a pas surpris la population, elle a démontré que le choix, courageux, fait par le gouvernement, assumé par les élus de l’époque était le bon.

Brives-Charensac, c’est à à 70 km de St Etienne, à peine plus loin de Rive-de-Gier, d’Andrézieux-Bouthéon. On a pourtant l’impression que c’est une terre étrangère, une « terra incognita » pour la plupart des élus et des techniciens locaux, qui n’ont toujours pas pris la mesure du risque et continuent de proposer des solutions inadaptées au problème voire, pire, à l’aggraver, sans parler de leur quasi indifférence à un travail d’éducation de la population aux risques majeurs. Sur notre territoire, la question de la gestion du risque reste encore une question quasi étrangère. C’est inadapté, et il serait temps d’en changer.

Trois exemples de dysfonctionnements : Andrézieux-Bouthéon, Furan / Furet, Leroy-Merlin.

img_2952Car, sur le bassin de la Loire dans le département du même nom, la mise en œuvre d’une culture du risque naturel digne de ce nom se fait plus qu’attendre. Pire, certains élus continuent de vouloir urbaniser les vals inondables, en s’appuyant sur des cartographies du risque naturel d’inondations qui laissent songeur. Ainsi, le maire d’Andrézieux-Bouthéon présente t-il, pour la cinquième fois, après quatre suspensions ou annulations successives par le Tribunal Administratif de Lyon, un projet de construction d’une très grande salle de spectacle avec route et parkings sur les bords de la Loire, dans une zone qui a été pour partie recouverte jusqu’à plus d’un mètre d’eau en novembre dernier et alors que sa ville a été déclarée en état de catastrophe naturelle suite aux inondations de novembre 2008 ! Un élu local se permet, en dépit d’une politique nationale et internationale (une directive européenne sur les inondations va sortir dans les prochains mois) de considérer que son mandat lui permet de rétrécir des espaces d’inondations précieux, et de faire fi, en complément, d’une demande sociale grandissante pour des fleuves restaurés, des plaines alluviales épargnées où peuvent se développer des activités récréatives de proximité pour les populations riveraines.

Deuxième exemple. La menace d’une crue sur le Furan n’est pas feinte. La rivière a été enterrée dans sa traversée de l’agglomération stéphanoise, son cours modifié par endroits, et les barrages du Furan et du Pas de Riot ne peuvent apporter de garantie absolue en cas de crue exceptionnelle, ce qu’aucun barrage ne peut, d’ailleurs, nulle part. Il convient donc de lancer un important travail de « réduction de la vulnérabilité », basé pour partie sur une très large information des Stéphanois, sur l’autre sur des investissements massifs pour limiter les risques pour les personnes, les dégâts sur les biens. Il faut aussi faciliter les écoulements en reprofilant certains ouvrages d’art et, pourquoi pas, en élargissant, redécouvrant le lit autant que possible. Bref, il faut faire en sorte que, pour un cours d’eau urbain, totalement artificialisé suite au mouvement de l’Histoire, la survenue d’une crue importante ne prenne pas les riverains au dépourvu. Cela passe aussi, en priorité, par un travail solide d’information, de sensibilisation, de communication, permettant à la population de s’approprier le risque, de vivre avec, de l’assumer et de le réduire autant que faire se peut, comme le préconisent d’ailleurs les divers textes législatifs sur la question. Depuis 2004, le WWF, soutenu par le Collectif Loire Amont Vivante, propose à la ville de St Etienne et à l’agglomération de participer à ce travail d’information, en aidant à la diffusion d’un document grand public qu’il a déjà coédité avec la Ville de Nevers, l’EP Loire, la Diren de Bassin Rhône. Il fait face à un refus régulier des élus et des services, pour des motifs jamais explicités. Pire, alors que les maires successifs de la ville ont souhaité que ce travail d’information voit le jour, certains élus référents, certains techniciens n’ont pas manifesté l’intention de respecter cette volonté. Ils ont, semble t-il, leurs solutions, leurs projets propres, qui ne souffrent aucun débat, aucun échange avec les citoyens, avec les riverains, avec l’espace public. Par exemple, un projet de barrage est prévu sur le Furet, prêt à sortir des cartons, apparemment justifié par la loi sur les risques de Roseline Bachelot de 2003. Construire un barrage pour réduire le risque peut être, dans certains cas, très rares, une nécessité. Le retour d’expérience sur ce genre de stratégies (barrages, endiguements) montre, comme par exemple avec la gigantesque crue sur le Mississipi en 1993, qu’ils ont très souvent tendance à aggraver le risque, en générant un sentiment illusoire de sécurité. Quand la crue survient, que les barrages débordent, les digues craquent, les dommages n’en sont que plus impressionnants. Les barrages doivent donc être construits quand il n’y a pas d’autres solutions, pas d’autre option disponible. Sur le Furet, il semble bien que les alternatives n’ont pas été étudiées, ,en particulier celle de la restauration d’une partie de son cours, ensevelie sous des dizaines de milliers de mètre cubes de gravats par l’entreprise Lantermoz, dans des conditions pour le moins étonnantes. Autre élément : l’utilité du barrage, sur une rivière qui ne semble jouer qu’un rôle mineur dans les crues du Furan, reste à démontrer.

Troisième exemple, la récente inondation du nouveau magasin Leroy Merlin, au nord de la ville, inauguré il y a quelques semaines à peine. Le déplacement et l’agrandissement de cette entreprise se sont faits en ensevelissant, en 2008, sur plusieurs dizaines de mètres, une partie du cours du Riotord, un petit affluent en rive gauche du Furan, en contradiction totale du Contrat du Rivière mis en oeuvre sur le Furan, contrat qui comporte un volet de lutte contre le risque d’inondation, en contradiction aussi avec la Directive Cadre sur l’Eau de l’Union Européenne, le Grenelle de l’Environnement, la loi sur l’Eau de 2006, la loi sur les risques de 2003, bref, en contradiction avec tous les textes qui encadrent la protection de la ressource. Le WWF et le Collectif Loire Amont Vivante ont appris par hasard, lors d’une réunion du comité de pilotage du Contrat de Rivière, et une fois l’opération terminée, que le Riotord avait été enterré, aggravant certainement le risque, pour permettre l’extension de l’entreprise. La rivière gène ? Comme dans les années 60, on la fait disparaître, quitte à la voir réapparaitre un jour … dans le magasin. Un choix inconséquent, quelles que soient les justifications économiques du moment, rien ne pouvant justifier aujourd’hui un système dérogatoire permanent à la mise en œuvre d’une politique cohérente de gestion du risque naturel d’inondation. Le violent orage du 2 juillet dernier a montré les limites de l’exercice, puisque Leroy Merlin a été pour partie dans l’eau. D’un côté, on s’engage, mollement, dans la lutte contre les crues, de l’autre, on bétonne, on enterre, on ignore. Le « business as usual ». L’avenir ? Certes non.

Agir avant qu’il ne soit trop tard, coopérer.

img_2929La question de la culture du risque naturel d’inondation n’est pas une plaisanterie. Pour travailler dessus depuis bientôt 25 ans, pour connaître une partie de la litanie des catastrophes liées à une urbanisation déficiente, à une indifférence étonnante de certaines élites, le WWF sait qu’il est urgent d’agir. Pour agir, en plus des réponses techniques, il faut mobiliser l’opinion, libérer les énergies citoyennes, enclencher les processus de participation salutaires. Pour l’instant, sur cette question délicate, Saint Etienne, ainsi que la plupart des communes du territoire de Saint Etienne Métropole et en dehors, comme Andrézieux-Bouthéon. Les trois crues du Gier, les crues de la Loire de ces dernières années sont certainement des avertissements sans trop frais, en dehors des dizaines de millions d’euros perdus. Une nouvelle crue peut survenir à tout moment, et là, il sera sans doute trop tard. Les ONG, qui ont été patientes jusqu’à présent, chercheront les responsabilités. Et l’addition risque d’être lourde pour certains qui semblent se complaire dans la culture du déni ou de l’évitement, ou qui invoquent à longueur d’années la grande complexité de la situation pour ne rien faire et n’informer personne, ou si peu.

Nous n’avancerons, sur cette question, éminemment écologique, comme sur les autres : changements climatiques, déchets, alimentation, transports qu’en construisant des passerelles, les ponts, les liens entre les décideurs, les élites et les citoyens, les ONG. C’est une des réussites du Grenelle de l’Environnement, c’est une des clés de la culture écologique avancée de la plupart de nos voisins européens, qui ont compris depuis une bonne vingtaine d’années qu’ils ne progresseraient pas sur ces questions sans y associer les gens, les citoyens, les associations, sans processus participatif. St Etienne serait elle incapable, sur une question de cette nature, de s’adapter à ce changement de méthode ? Nous pensons que non, nous sommes même certains du contraire. La ville est inventive, prête à beaucoup de mutations. Sur ce terrain aussi, elle peut montrer l’exemple. Ouvrons le dialogue et la coopération. Les ONG sont prêtes.